Il est parti à la déchetterie. En le voyant tomber dans la benne, j’ai vacillé, presque regretté. Mais ma décision était prise, il fallait jeter le sofa-lit. De toute façon c’était fait. De toute façon, c’était un meuble de mauvaise qualité. Sous le plaquage bois, un pauvre aggloméré ayant subi un dégât des eaux se désagrégeait en d’infimes morceaux de presque poussière. Un lit comme un chien qui perd ses poils et gratte ses puces. Un lit malade en fin de vie. Mais comme un chien, même malade, on s’attache. Sur ce sofa-lit, j’ai passé de nombreuses heures, allongée, regardant les feuilletons à la télé avec ma mère. De piètres souvenirs cinématographiques constituant le palmarès des meilleurs moments passés ensemble sans nous disputer, la mièvrerie des comédies romantiques des chaînes gratuites l’après-midi canalisant pour un temps nos énergies volcaniques.

À la mort de ma mère, j’ai gardé toutes ses affaires, imaginant que m’entourer de ses meubles ferait écran à son absence. J’ai vécu des années dans son autel. Alors après presque 10 ans, comme on fête un anniversaire, j’ai fait une tournée d’adieu avec le sofa-lit. Je l’ai mis dans mon camion, ai rempli ses 3 tiroirs de culottes, de carnets, de conserves, d’un réchaud, d’un maillot, d’un ciré, et suis partie en Bretagne. J’y ai dormi parmi les plus belles nuits de ma vie, bercée par les côtes que ma mère aimait tant. Sauf la nuit où l’un des pieds du lit – bricolé juste avant de partir – a lâché, me laissant sur le carreau, ou plutôt sur le côté, quelque part entre 3 et 4 heures du matin près du Cap d’Erquy…
Quand je l’ai jeté, au retour du périple et après avoir assisté à la lente fin du sofa-lit-chien dans mon salon pendant des mois, j’ai senti les embruns salés et le parfum de ma mère, j’ai entendu nos disputes, et tous mes regrets. J’ai quand même souri, parce que c’est l’inverse de pleurer, et j’ai pensé que c’était peut-être le début de quelque chose plutôt que la fin.
Un texte écrit par Marine Bellafiore
